Rueil : un conservatoire au régime sec
Face à la baisse des dotations de l'Etat, les collectivités révisent leur budget à la baisse. Quoi de plus simple que de réduire les postes de vacataires du conservatoire ? c'est la solution proposée par la ville de Rueil-Malmaison (92).

Depuis début janvier, la rumeur devenait insistante à Rueil-Malmaison (92) : le conservatoire allait devoir réduire sa voilure ! Annoncées initialement à plus de 800 000 € (sur un budget annuel de 5,5 millions, soit 15% de baisse), les économies demandées se sont finalement confirmées en avril à hauteur de 380 000 € (soit encore 7% de diminution), après une mobilisation exceptionnelle des parents d'élèves soutenus par les nombreux artistes passés par l'établissement (plus d'infos sur Le Parisien / 29 mars 2018).

Evidemment, ces baisses sont attendues sur le budget de fonctionnement de l'équipement culturel. Et le budget de fonctionnement d'un conservatoire est essentiellement constitué des salaires, majoritairement ceux des personnels enseignants. Alors, rabotons, coupons, éliminons en choeur... les professeurs !

La culture une nouvelle fois sacrifiée au nom d'une logique comptable à court terme

Pourquoi tant d'acharnement, serait-on tenté de dire ? Parce que la ville de Rueil a projeté d'économiser 5 millions d'euros en dépenses de fonctionnement, d'ici 2020, soit environ 2,6%, notamment pour "compenser" la baisse des contributions de l'Etat. L'effort en 2018 est de 2 millions d'euros soit 1% de baisse.

Alors comment expliquer l'effort substantiel demandé au conservatoire ? En effet, avec 380 000 euros de dépenses de moins en 2018, il contribuerait à 19% du montant total (il était prévu qu'il en fasse presque la moitié dans un premier temps), alors qu'il ne constitue que 2,8% des dépenses de fonctionnement de la collectivité. Et même si cela ne devait pas se reproduire en 2019 et 2020, le conservatoire aura plus que participé à l'effort d'austérité (7,6%).

Pour Patrick Ollier, maire de Rueil-Malmaison (et par ailleurs président de la métropole du grand Paris), l'affaire est claire : "Le conservatoire, avec un budget annuel de cinq millions d’euros, est la structure culturelle la plus coûteuse de la ville. Les usagers ne paient qu’une petite partie du coût réel de fonctionnement, la collectivité prend en charge 81 %." .

On le voit, le conservatoire est donc identifié comme coûteux : parce que la contribution des familles est faible ? parce que le montant des dépenses (à ramener au nombre d'emplois) est élevé ? parce qu'apprendre à jouer de la musique ou du théâtre, à danser, reste finalement accessoire ? difficile de trancher au travers de ces propos.

On peut s'interroger longuement sur ce que pourrait être le coût d'un conservatoire : serait-ce l'enveloppe budgétaire totale ? ou seulement de fonctionnement ? parle-t-on du coût par élève inscrit en cursus "classique" ? ou bien ramené à l'ensemble des inscrits quel que soit leur type de cursus ? ou encore à tous les enfants et adultes bénéficiant directment du travail des enseignants (y compris donc les scolaires) ? à l'ensemble des personnes fréquentant l'établissement (donc y compris les publics) ? ou enfin ramené à l'ensemble de la population qui bénéficie en totalité, soit directement soit indirectement, du travail mené dans ces établissements publics? On le voit : entre l'approche purement budgétaire et une mesure plus pertinente qui prendrait en compte l'impact social, le coût d'un conservatoire, dont seule une petite partie des bénéficiaires paierait l'usage, n'est pas si simple à évaluer.

La culture fait souvent les frais des politiques d'austérité, il est plus simple de tailler dans les subventions aux associations (notamment culturelles) et les heures d'enseignement au conservatoire : beaucoup de professeurs sont vacataires et peuvent donc subir des ajustements conjoncturels à effet immédiat, sans attendre d'éventuels départs à la retraite pour réduire la voilure. Autre intérêt, afficher une bonne gestion en réduisant la masse salariale... 

Un coup de rabot général plutôt qu'une réflexion sur l'enseignement artistique

Les annonces successives de la municipalité ont suscité de grandes inquiétudes au sein du conservatoire et ému bien au delà des seuls concernés... une pétition mise en ligne par l'association des parents d'élèves (APEC) compte ainsi près de 13 000 signatures, dont certaines d'artistes reconnus ayant enseigné ou étudié dans ce conservatoire. 

Après la mobilisation des parents et tout particulièrement des étudiants, très concernés par une éventuelle dégradation de leurs conditions d'études et un risque non négligeable de perte du label de "conservatoire à rayonnement régional", les baisses initialement avancées ont été réduites de plus de la moitié. Rappelons que, quel que soit le rayonnement du conservatoire, celui-ci reste financé à plus de 90% par la collectivité qui en a la charge, que ce soit la commune ou l'intercommunalité.

Alors comment la baisse va-t-elle être mise en oeuvre ? par réduction des heures d'enseignement un peu partout ? par fermeture de certaines classes ou arrêt de certaines actions ? par réduction des temps pédagogiques affectés à chaque élève ? sachant que les usagers vont une nouvelle fois être mis à contribution, par une augmentation des tarifs hors commune (après la mise en place de la tarification des classes à horaire aménagés, a priori il y a deux ans, en complète illégalité).

Selon des sources syndicales, ce sont ainsi près de 140 heures d'enseignement qui seraient supprimées, dont plus du tiers auprès des écoliers, au mépris de l'intérêt du plus grand nombre. Au total, sans changement de pratique, le conservatoire devrait accueillir une centaine d'élèves de moins à la rentrée et renoncer à l'éducation musicale de près d'un millier d'enfants, sans compter l'abandon de projets structurants en milieu scolaire. 

Dans ce contexte, les préconisations sont simples, comme si le conservatoire n'était qu'un distributeur de temps d'enseignement que l'on peut ajuster au gré des budgets sans conséquence sur la qualité pédagogique, ni sur le devenir des futurs professionnels (alors que l'accès à l'enseignement supérieur est de plus en plus compétitif) : des cours d'instrument de 3 élèves en 1 heure au lieu de 30 mn par élève, diminution du cours individuel d'instrument à 30 mn au lieu de 45 mn en CHAM jusqu’en milieu de deuxième cycle, etc. Si des changements d'organisation pédagogique sont souvent pertinents, ils doivent être motivés par une recherche d'ouverture, de soutien et d'adaptation aux besoins des élèves, et proposés par les équipes enseignantes, et non menés sous la seule pression financière.

Face à la dégradation de leurs conditions d'enseignement, certains professeurs risquent de ne pas rester pour des heures trop restreintes, d'autres pourraient être tentés de réduire leurs larges interventions bénévoles. L’APEC a largement insisté sur cette perte de contenu pédagogique qu’il sera très difficile de remonter.

L'abandon d'un projet politique

En soutenant la mise en place d'un conservatoire national de région à Rueil, devenu à rayonnement régional, les responsables politiques avaient fait le choix de proposer sur leur territoire, une filière ambitieuse d'enseignement artistique, accueillant de nombreux étudiants venant de tous les horizons  pour préparer leur entrée dans l'enseignement supérieur. Un tel équipement municipal était également un facteur d'attractivité pour les familles que la ville souhaitait voir s'installer.

Alors que la loi LCAP devrait prendre tout son sens pour les étudiants du conservatoire, on peut s'interroger sur la volonté de l'équipe élue actuelle de mettre en place les cycles préparant à l'enseignement supérieur, et donc de demander un agrément auprès de l'Etat. Sans cette demande d'agrément, pas de "classe prépa", pas de statut étudiant pour les grands élèves du conservatoire : reste alors fort à parier que les grands élèves seront parmi les premiers à regarder ailleurs si les conditions d'accueil ne sont pas meilleures (coût de la scolarité, accès aux services du Crous, etc.), au risque de faire perdre à l'établissement une partie de sa dynamique, et à terme, son "rayonnement régional".

Certes, les difficultés financières sont réelles pour les collectivités et conduisent souvent à réviser les politiques conduites. Mais bien d'autres communes confrontées à cette même situation, ont fait le pari de la jeunesse et de la culture pour le plus grand nombre. Des stratégies systématiquement payantes à long terme....

Le réseau public d'enseignement artistique malmené

On le voit, les décisions prises ces trois dernières années par les collectivités, d'abord face au retrait des financements dédiés de l'Etat, puis en raison de la baisse des dotations générale, générent des évolutions divergentes entre les établissements. Alors que les décennies précédentes se sont traduites par un phénomène général de convergence des conditions d'enseignement dans les établissements classés par l'Etat, les politiques locales actuelles génèrent de plus en plus de disparités sur le territoire national, exposant les usagers à des inégalités croissante d'accès à l'enseignement public artistique. 

C'est pourquoi, si la réflexion sur le cadre national de fonctionnement de l'enseignement artistique fixé par l'Etat, se poursuit, avec la remise à plat des schémas d'orientation pédagogique d'une part, et des critères de classement d'autre part, il devient urgent de développer une véritable vision politique du réseau des établissements, à la fois dans leur ancrage territorial, dans leurs interactions au sein du réseau, et leur financement (contributions des usagers, participation des différents niveaux de collectivités, engagements de l'Etat).

Il est aujourd'hui plus qu'évident, que le réseau public d'enseignement artistique reste à penser et à construire, avec les représentants de toutes les parties prenantes, notamment les usagers.



Mis à jour le 02/05/2018